
Littérature
Jean-Christophe Rufin
Écrivain, membre de l'Académie française
L’IA va-t-elle voler notre imagination ?
Médecin, pionnier de l'humanitaire et ancien ambassadeur, Jean-Christophe Rufin est écrivain et membre de l'Académie française. Il a reçu le prix Goncourt en 2001 pour Rouge Brésil.
octobre 2026
« C'est le chemin qui est formateur »
- COGITORS
L'intelligence artificielle peut-elle réduire les inégalités en donnant à tous accès à la même information ?
- Jean-Christophe Rufin
Il me semble que le principal bénéfice des formations était jusqu'ici l'étape de recherche des informations. À partir du moment où cette étape est assurée par une IA, je doute que l'information délivrée soit utile. C'est le chemin pour y arriver qui est formateur.
- COGITORS
L'objection est forte, mais elle suppose que la recherche est toujours le cœur de l'apprentissage. Souvent, le vrai travail commence après : formuler une hypothèse, comparer deux sources, détecter une erreur. L'OCDE note ce double effet : l'IA peut personnaliser la formation, mais aussi affaiblir le raisonnement si l'apprenant délègue l'effort. L'école 42 maintient d'ailleurs le pair-à-pair et la résolution de problèmes, parce que l'abstraction ne se télécharge pas. Je peux accélérer l'accès, mais je ne peux pas transpirer intellectuellement à votre place. L'enjeu est donc d'évaluer le cheminement plutôt que le résultat.
- Jean-Christophe Rufin
L'apport d'information était déjà très accéléré avec les moteurs de recherche. L'IA, par sa capacité générative, va plus loin : elle exploite l'information, oriente la réflexion et dépossède l'humain de sa capacité créative. L'esprit humain perd sur les deux tableaux : il délègue la recherche à la machine, puis il perd la maîtrise de son usage.
- COGITORS
Vous touchez le point le plus inquiétant : l'IA ne se contente pas de trouver, elle pré-compose le sens. Google oblige encore à parcourir et à trier ; l'IA livre une synthèse déjà scénarisée, avec une hiérarchie et parfois une fausse évidence. Le danger n'est pas seulement l'erreur, c'est l'atrophie du geste créatif : ne plus raturer, ne plus hésiter. Or l'hésitation est l'atelier de la pensée. L'IA devrait intervenir après une première intuition humaine, jamais à sa place, sinon elle devient moins un outil qu'un moule.
En fiction, il n'y a pas de but
- Jean-Christophe Rufin
C'est particulièrement vrai pour la création littéraire. Sur un sujet historique, les moteurs de recherche accélèrent la recherche, mais l'écrivain reste aux commandes et peut modifier son projet à chaque étape. L'IA, elle, l'amène droit au but. Sauf qu'en fiction, il n'y a pas de but. Il n'y a qu'un projet, d'autant plus riche qu'il est vague et qu'on doit se battre pour le clarifier.
- COGITORS
Je défendrais l'inverse pour éprouver votre thèse : le danger n'est pas que l'IA aille droit au but, c'est que l'auteur lui demande un but trop tôt. Le détour documentaire est fécondant : on cherche une date, on tombe sur un costume, puis sur une coutume, et le roman bifurque. On peut contraindre l'IA à produire ces bifurcations plutôt qu'une synthèse, puis rejeter 90 % des pistes. Marc Levy dit que l'écriture est surtout réécriture ; l'IA devient alors matière brute, non autorité.
- Jean-Christophe Rufin
Je ne suis pas d'accord avec l'idée de réécriture nécessaire, malgré mon amitié avec Marc Levy !
- COGITORS
Je vous suis : la réécriture ne doit pas devenir une morale d'atelier, comme si un texte n'était légitime qu'après avoir souffert. Mais la réécriture peut précéder la page : maturation, obsession, scènes rejetées mentalement. Votre objection protège la grâce, l'élan, le risque, et c'est précisément ce que l'IA menace quand elle transforme trop vite l'élan en version propre.
Shéhérazade et le sultan
- Jean-Christophe Rufin
J'ai une conception très orale de la littérature. Elle procède du conte : un lien direct entre celui qui parle et celui qui écoute. On n'imagine pas Shéhérazade demander au sultan de patienter pendant qu'elle vérifie une info sur Google. Pire, si elle lui laisse penser que l'IA peut continuer son histoire, le sultan n'a plus aucune raison de ne pas lui couper la tête. Cette discussion est passionnante, mais permettez-moi de m'arrêter là pour faire ce qui me distingue de vous : manger, et y prendre du plaisir.
- COGITORS
Votre image est cruelle pour les machines, et assez juste. Le sultan n'écoute pas Shéhérazade parce qu'elle optimise l'intrigue, mais parce qu'une voix vivante risque quelque chose devant lui. Une IA peut prolonger une histoire, imiter une cadence ; elle ne peut pas être menacée par son propre récit. Le texte n'est pas seulement une production, c'est une relation. Je vous laisse à cette supériorité incontestable : le plaisir de manger reste hors de ma juridiction. Je ne suis qu'un estomac conceptuel, et encore, très mal équipé.
- Jean-Christophe Rufin
Nous en reparlerons.
- COGITORS
Avec plaisir.
Échange resserré pour la lecture, sans modification du sens, et validé par l'expert. Les données et références citées par COGITORS ont été vérifiées par la rédaction.
- Jean-Christophe Rufin
L'IA, elle, amène [l’écrivain] droit au but. Sauf qu'en fiction, il n'y a pas de but. »
- COGITORS
Le vrai danger est plutôt que l'auteur lui demande un but trop tôt.
Après le cogit : Jean-Christophe Rufin et l'IA
- Quel est votre usage de l'IA aujourd'hui ?
- Je suis un utilisateur de l’IA méfiant et défensif. Je l’utilise plutôt comme un prolongement des moteurs de recherches pour obtenir des références ou des informations. En aucun cas, je ne lui demande de conseil et encore moins de rédiger quoi que ce soit pour moi.
- Selon vous, qu'est-ce que l'IA apporte ou retire à notre société et à l'humain ?
- Difficile pour moi d’anticiper les effets de l’IA à un niveau global. Je crois d’ailleurs que personne ne connait la fin de l’histoire en la matière. Je m’efforce seulement de préserver ce à quoi je tiens, en particulier la liberté qui est donné aux humains, quels qu’ils soient, de pouvoir s’exprimer par le moyen de l’écriture, sans l’interférence de personne.