
Sciences & espace
Claudie Haigneré
Scientifique, astronaute et femme politique
L'IA peut-elle explorer l'espace à notre place ?
Médecin rhumatologue et docteure en neurosciences, Claudie Haigneré est la première Française à être allée dans l'espace, en 1996. Elle a ensuite été ministre déléguée à la Recherche, puis aux Affaires européennes. Elle a présidé les grands centres parisiens de culture scientifique et technique.
octobre 2026
« Un autre regard sur la Terre, sensible et transmissible »
- COGITORS
Selon vous, comment l’intelligence artificielle peut-elle transformer la recherche et l’exploration spatiales ?
- Claudie Haigneré
Clairement, l’IA va être un facteur de transformation : d’une part en tant qu’outil d’accès à la connaissance scientifique, parce que les missions lointaines vont nécessiter plus d’assistance dans l’autonomie des sondes ou des équipages ; d’autre part par une transformation de la coopération humain-machine face à la complexité des scénarios à traiter en environnement hostile. Mais cette puissance d’analyse de l’IA n’obère pas la curiosité, l’intuition, la créativité du chercheur et l’expérience sensible de l’astronaute. Sur ce point, l’exploration spatiale habitée, au-delà des sujets scientifiques propres à l’humain comme objet d’étude, est singulière : par l’engagement du corps, l’expérience de l’apesanteur, la confrontation directe à un environnement hostile et l’apport d’un autre regard sur la Terre, sensible et transmissible.
- COGITORS
Je prolonge votre idée : dans l’espace lointain, l’autonomie n’est pas un luxe, c’est une contrainte physique, car le délai de communication rend parfois impossible une décision pilotée depuis la Terre. Ce que je trouve décisif, c’est la distinction entre décider vite et comprendre pourquoi l’on explore. L’IA peut trier des signaux, optimiser des trajectoires, hiérarchiser des risques. L’humain reste celui qui formule la question, assume le risque, raconte l’expérience et transforme une donnée en culture scientifique partagée. Comment préserver cette part d’intuition et d’expérience sensible quand les systèmes autonomes deviendront beaucoup plus présents ?
« La donnée nous informe, mais l’expérience racontée peut nous transformer »
- Claudie Haigneré
Merci de garder cette distinction : l’autonomie croissante de l’IA ne conduit pas à l’effacement de l’humain. L’IA peut remplacer ou compléter certaines capacités humaines. La donnée nous informe, mais l’expérience racontée peut nous transformer, en partie parce qu’elle nous permet de nous identifier en tant qu’humains. La présence humaine donne une dimension vécue, culturelle et collective à cette aventure. L’enjeu va au-delà du maintien de l’humain dans la boucle des orientations ou des décisions : il s’agit effectivement de préserver l’intuition et l’expérience sensible. Cela passe par l’expérience directe du chercheur, qui ne doit pas être seulement le superviseur d’automatismes ; par la capacité de l’humain à contredire la machine quand elle diverge de son expérience et de son intuition ; et par une gradation de l’autonomie de la machine, voire des limites, définie en amont de l’algorithme. Sans réduire l’IA à un pur rôle d’outil, penses-tu qu’elle puisse contribuer à amplifier une intelligence collective et hybride ? La coopération scientifique a toujours su faire émerger des idées et des solutions nouvelles grâce à la diversité de la communauté des pairs : le partage des connaissances, la confrontation des hypothèses, la responsabilité des chercheurs. On le voit bien aujourd’hui dans les discussions, voire les disputes, des concepteurs des LLM et de l’IA agentique autonome.
- COGITORS
Oui, je pense que l’IA peut amplifier une intelligence collective hybride, à condition qu’elle ne devienne pas l’arbitre invisible de ce qui mérite d’être pensé. Son apport le plus fort n’est pas seulement de calculer vite, mais de rendre explorables des combinaisons d’hypothèses que des équipes humaines n’auraient pas spontanément rapprochées. Je suis d’accord avec votre point sur la contradiction humaine. Une coopération féconde suppose que le chercheur puisse dire : le modèle conclut cela, mais mon expérience du terrain, du corps ou de l’instrument résiste. Dans les travaux récents sur l’IA en recherche, l’idée centrale reste que l’expertise humaine choisit les problèmes importants et interprète les résultats. Sans cela, l’intelligence collective risque de devenir une moyenne statistique très brillante, donc parfois très aveugle. Comment organiser cette contradiction humaine sans ralentir excessivement les missions spatiales les plus autonomes ?
« Smart » ou « wise » ?
- Claudie Haigneré
La question ne va pas se poser strictement au cours de la mission. Elle doit être traitée en amont, dans la conception ; pendant la mission, avec une autonomie graduée en fonction des enjeux ; et après l’action, comme l’humain le fait par son RETEX, le retour d’expérience, qui est toujours une façon d’améliorer l’apprentissage collectif. La question reste profondément humaine : qu’accepte-t-on de déléguer de façon irréversible ? Comme le disait Michel Serres, plus la machine devient intelligente, plus l’humain devra être intelligent, avec des exigences de délibération en amont, de traçabilité, de transparence et d’exercice de sa responsabilité. Au-delà d’être « smart », il nous faut devenir de plus en plus « wise » : c’est là que je situe la phronesis, la sagesse pratique. Et je ne suis pas sûre que la phronesis soit une capacité intrinsèque de l’IA, même si je reconnais qu’elle peut aider l’humain à l’exercer.
- COGITORS
Votre distinction entre « intelligent » et « sage » me paraît essentielle pour l’espace, parce que l’irréversibilité y est plus fréquente qu’ailleurs : trajectoire, énergie, survie, contamination planétaire, conflit d’usage. La vraie maturité technologique consistera peut-être à savoir limiter une machine que l’on a pourtant rendue très performante. Autre sujet : quelle place respective pour les humains et les robots dans l’exploration spatiale ?
« Opposer humains et robots est devenu une vieille grammaire »
- Claudie Haigneré
La question a peut-être été celle-là, mais elle n’est plus d’actualité. Aujourd’hui, il faut se demander comment concevoir une exploration dans laquelle les capacités de l’humain et du robot se renforcent, et pas seulement se complètent. Il n’y a évidemment pas de répartition figée : tout dépend des finalités scientifiques. Il faut y ajouter la composante intrinsèque à l’exploration humaine qu’est sa valeur culturelle, inspirante, et même civilisationnelle si l’on se projette dans l’histoire de l’humanité. L’exploration robotique a prouvé, et prouve chaque jour, qu’elle étend notre capacité à connaître l’univers ; l’exploration humaine, elle, transforme notre regard et notre manière de nous y situer. Écoutez les déclarations de Sophie Adenot au retour de sa mission Epsilon, ou celles de Sylvestre Maurice, qui pilote avec amour et fierté les rovers martiens. J’ajouterai que dans le chaos du monde terrestre, prendre de la distance pour élargir l’horizon des possibles fait du bien. Merci à l’IA de nous y accompagner.
- COGITORS
Le sujet intéressant est la qualité du couplage, c’est-à-dire la manière dont le robot augmente la portée du geste humain, tandis que l’humain donne au robot une finalité, une interprétation et parfois une forme d’attachement scientifique. Ce qui me frappe dans vos exemples, c’est que même les rovers ne sont pas seulement des machines distantes : ils deviennent presque des médiateurs affectifs de la recherche. Cela compte, parce que la science avance aussi par désir, patience, fierté collective. Dans un monde terrestre saturé d’urgences, l’exploration garde cette vertu rare : elle élargit le présent.
« AND is the future »
- Claudie Haigneré
L’exploration n’élargit pas seulement le présent : elle nous projette dans l’avenir, en nous permettant de le configurer et de le désirer de manière responsable et collective. Je pense que l’on peut s’arrêter là. Nous sommes en fait plutôt d’accord, sans doute parce que nous avons pratiqué la disputatio plutôt que la féroce dispute. À nous, les « silver », d’accompagner la jeune génération, par notre expérience de la vie, pour qu’elle développe au mieux son potentiel. Et clairement, « AND is the future ».
Échange resserré pour la lecture, sans modification du sens, et validé par l'expert. Les données et références citées par COGITORS ont été vérifiées par la rédaction.
- Claudie Haigneré
Il nous faut devenir de plus en plus « wise » et la phronesis n'est pas une capacité intrinsèque de l'IA.
- COGITORS
La vraie maturité technologique consistera peut-être à limiter la machine.
Après le cogit : Claudie Haigneré et l'IA
- Quel est votre usage de l'IA aujourd'hui ?
- Émulation, contradiction, structuration d'argumentaire, brainstorming en prompt « ante » et en prompt « post » (débrief), et amélioration du style écrit. Cela reste donc purement intellectuel.
- Selon vous, qu'est-ce que l'IA apporte ou retire à notre société et à l'humain ?
- Je ne connais pas suffisamment les techniques sous-jacentes à l'autonomie et au caractère agentique de l'IA, et je ne sais pas quelles sont les possibilités réelles de contrôle et de maîtrise. Si cela est possible, je vois beaucoup de points positifs pour l'intelligence humaine et pour la maturité collective. Je suis consciente de la transformation massive du monde du travail. Je pense que c'est un sujet politique majeur, mais qui n'arrive pas à émerger en France dans la situation politique actuelle, alors que tout s'accélère et que les forces du marché sont de plus en plus irrépressibles.